Personne ne vous protégera de la mer
Le soleil
Il est tard.
Le soleil se casse la gueule.
Bourré de cette journée de n’importe quoi, à fouetter le dos des nègres des Antilles.
Le soleil est triste.
Il se bourre de toute l’eau des mers.
Il faudrait quand même qu’on donne au contremaître de soleil titubant une béquille
pour qu’il puisse se lever demain matin.
Il faudrait qu’il se lève quand même.
Pour les maîtres, un bon soleil est un soleil qui, sans repos, travaille.
Le ciel
Vous avez fâché le ciel.
Vous avez fâché le soleil.
Même les fleurs sont fâchées.
Même les oiseaux de paradis et les bêtes à bon Dieu sont en colère.
Plus personne ne veut vous faire du bien sur la terre et le ciel souffle des cyclones et
crache sa grêle sur vous, et il vous fait le froid pendant les saisons d’été et vous fait des
sécheresses pendant les saisons de pluie, parce qu’il boude.
Vous avez gaspillé la terre, les arbres et les animaux, vous avez fait vos zoos, vos
vaches à lait, vos colibris de sang, vos plantations de cannes à sucres où vous avez
sucré l’humanité.
Vous avez abîmé le monde, vous avez fait des fillettes esclaves violées au pied des
Cacaotiers, vous avez un chouia exterminé des familles entières pendant la Shoah
et vos enfants des esclaves exploités à l’âge où on joue, commis vos génocides insecticides et
pour vous faire vos belles maisons en bois, vous avez brûlé la forêt.
Vous qui pourtant, avez tracé des frontières qui devrait vous protéger de la marée
noire, vous qui pourtant êtes responsables de la montée des eaux par-dessus les îles
du monde, vous qui êtes loin des cyclones, et vous qui laissez des Noirs sombrer au
fond des mers, les va-et-vient des vagues qui râlent contre la plage, noient d’eau
salée les intouchables que vous pensez être.
Vous verrez la vague des tsunamis atteindre vos villes.
Vous pourrez courir, supplier le ciel, demander pardon à vos femmes de ménage
immigrées, vous agenouiller devant nos pères vigiles dans vos commerces de
Blancs, les grandes eaux s’abattront sur vous.
L’Atlantique
Entendez-vous la rumeur que fait le bruit des vagues ?
Combien d’océan et de mer vont encore engloutir nos corps noirs pour le prix de
l’Amérique, pour le tabacco, le tabasco, le cacao, le cobalt et la coco, pour le prix de
l’Europe, pour des radeaux d’eldorado ?
La méditerranée
Comment se protéger de la mer?
Lampedusa magnétique, Gibraltar des faux départs de migrants désillusionnés,
beauté des plages d’Europe berceaux de la noyade, terre d’asile où s'échouent des
Africains assoiffés d’Europe.
Déjà des siècles, déjà jeté à la mer des négriers et jamais secouru.
Des nègres noyés dans le sel blanc des mers, pour l’argent sucré des colons
blancs.
Méditerranée gloutonne mer qui avale les corps noirs des réfugiés.
La Caraïbe
Mer caraïbe qui tambourine en va-et-vient contre la terre. De quel vent de colère
est faite ta tempête? Tropiques balayés par des cyclones injustes, péril des ouragans.
Outre-mer dévasté, îles à sucre trempées de vagues salées. Typhon mouillé tout partout, qui
fait couler les larmes des survivants, défait les fils à leurs familles, les branches à leurs
arbres et les eaux à leurs ruisseaux. Tropique du Cancer, malade des colères du vent.
Mal-aimée, mer amère, salée de saleté. Vague enroulée versée contre le sable. Rivage
morcelé, falaise éboulée d’océan de sel. Îles à sucre, paysages de servitude. Terre
des esclaves excavée d’Afrique. Colonies françaises, grandes et petites Antilles. Mer
des Caraïbes, mère seule, tu as enfanté de toutes ces petites îles que tu embrasses
de tes eaux. Mère noire, caressée par la misère, mer coupable d’avoir porté sur son
dos les négriers du commerce triangulaire, mer de tous les déportés, mère des
ancêtres d’Afrique qu’on a démembrés. Mer accablée d’avoir apporté dans ses
courants leur Christophe Colomb, démons conquistadors ou diables blancs. D’où te
jettes-tu pour te dérober de à cette histoire que tu n’aimes pas? Mer d’écumes blanches,
peau blanchie par le sel et mer adolescente et mer des fils sans pères et mer des hommes
noyés dans le punch, mer des routes du rhum. Mer des Caraïbes, mère déchaînée,
tes larmes salées déversées sur ta joue, tu rends tes eaux calmes, en refoulant tes vagues
de colère, avant de gifler les terres de tes enfants d’un de tes tsunamis. Tu perds les
eaux sur nous, en boucle tu nous noies de tes larmes. Dis-moi pourquoi tu te
disputes avec tes îles que tu tiens pour responsables de tout le mal que le monde t'a
fait. Tu marmonnes tes pleurs dans le vent azur, tu pleures depuis ton œil en
cyclone, tourbillons intranquilles de celles qui, comme toi, se jettent contre les rochers
parce qu’elles sont fatiguées de vivre. Ta tristesse inconsolable, ton rouleau de sel en
râle, en boucle tu pleures contre le rivage, tu verses tes bras de mer contre le sable.
Recule. Recule. Roule-toi d’écume qui font tes larmes, bagarre-toi encore avec les
petits bouts de terre. À chaque vague, c’est un petit bout de toi qui s’évapore, ton
visage mouillé de sel. Dis-moi ce que peuvent tes larmes face à ce front de mer.
Dis-moi que peuvent tes eaux face aux pierres dures des orgueilleuses terres, cogne ta
tête, de vague en vague, cogne-toi contre les roches tranchantes qui dessinent la
côte, cogne ton eau et déchire-toi contre la falaise. Oh mère acharnée, décharge-toi
contre les rocs imperturbables, pleure, arrache aux plages privées ses cocotiers
d’arrogance, allonge toute ta vague sur les grandes cités balnéaires où se
prélassent les touristes de métropole. Déverse ta peine dans cet ouragan. Rafale tes
vents sur nous, perds tes eaux sur nous, lave nos villes des péchés de l’histoire,
glisse les terrains de nos îles sur nous.
Lorsque je grimaces de larmes, j’ai le même visage que toi.
Les bêtes
Et ici, ce bout du monde qui est ici, mais reste le nulle part pour ceux qui y vivent et
n’étant pas d’ici, étant de force ici, dans le monde d’ici où ni les animaux , ni les
plantes, ni les hommes ne savent dire s’ils sont vraiment d’ici, dans un monde où on
a tout fait venir, ou on a enfermé sur une île des bêtes venues des quatre coins du monde.
Racoon, raton laveur des îles, sais-tu où sont tes ancêtres?
La révolte venant d’ici, toujours du monde des bêtes, du bruit des arbres, des
profondeurs des terres d’esclaves excavées, des nèg marrons magiques aux apparences
de chat, poisson chat, oiseau chat.
Frégate superbe, tu n’oses plus nicher en Guadeloupe, depuis des siècles, les
colons t’ont massacré dans ton nid pour faire de ta chair un remède.
Gwo-bèk, Gran Gosier, pélicans des mangroves, des plages, des baies, et des
lagunes, tu te meurs dans les Caraïbes à cause des pesticides.
Rhinella Marina, Crapaud buffle, crapauds copulants qui chantent les musiques des
nuits de pluie, crapaud buffle, les Blancs t’ont amené ici pour que tu rendes compte de
ta voracité, pour que tu mettes ta faim au service du maître, tu dois manger les
nuisibles qui gênent la canne à sucre.
Piti mangouste, mangouste indienne, on t’a amenée ici pour que tu manges nos rats,
toi aussi, on t’as faite venir de force en bateau depuis le bout du monde, toi aussi, on
t’as capturée pour que tu travailles pour l’or des Blancs, tu vas dévorer les rats qui
ravagent les cannes à sucre qui font la fortune de la France, toi t’es un bon migrant, un
étranger comme ils les aiment, mais t’as mal fait ton travail, t’as pas réussi à manger tout
plein ton ventre tout gros des rats des champs de canne, mais tu as
mangé-tué-digéré-fini la chouette des terriers, le lézard Ameiva juliae, le mabuya, qui étaient chez eux ici.
Querelle de loup et de blanc.
Et toutes les barbaries que vous avez fait à Babar, Barbare Barbade, marchand
d’esclaves fortune d’Alibaba et de bamboula, nécrophilie blanche des négros
miséreux, naguère igname, nègres immigrés ou déportés, ignorant leurs noms, iguane,
crabe de terre, crabe touloulou, chair délicieuse qu’on mange avec des piments, on
t’attrape pendant la saison de Pâques quand tu traverses de côté les paysages pour
t’accoupler, abeille, mouche à miel, de fleur en fleurs, fourmi manioc, fourmis
introduites accidentellement ici, à l’occasion d’importations de végétaux, montagne
souffrance, montagne Soufrière qui porte sur ta tête les arbres rabougris de
Guadeloupe, ananas sauvages, fruits immigrés et plantes importées, papaye, cabosses
de cacao et coco d’inde, litchi de Chine, carambole d’Indonésie, goyave et avocat du
Brésil, manguier de La Réunion, arbre à pain et flamboyant de Madagascar, papillons
voyageant dans les cales des bateaux blancs, Guadeloupe, île papillon, des bœufs
apportés par les colons, importés d’Espagne et du Portugal, safari tropical, bovins,
zébus d’Afrique, bovins d’Inde et d’Europe, hérons pique-bœufs, la mangouste a tué le
perroquet, papaye, cabosses de cacao, moustique tigre, dents-de-chien, poisson-chat,
vache maigre, bête à bon Dieu, porc-épic, pays violés d’Afrique, nid à guêpe,
zèbre racoleur, rage de dents, poisson-perroquet, chien-loup, cochon d’Inde et oiseau
de malheur et bananier chlordécone et bananier déporté pour grandir dans une terre
froide où il ne fera pas de fruits et écorché à poil, et déesses d’Afrique, ensorceleuses,
monde troupeau, de mules, de meute et d’inséparables, vos sauvages, vos couillons ,
vos idiots, vos abrutis embêtés par la bêtise brutale des bêtes, vos chiens blancs
sur vos nègres, pour le clash et le krach, pour le kiff et le biff, vos méchants Croc-Blanc
que vous faites kamikazes puis que vous laissez brûler comme des Kleenex
jetés à terre !
Les fleurs
Fleurs de Guadeloupe, nichées sur mon île papillon, fleurs des tropiques, effluves de
Martinique, essences de Jamaïque, zèb à pic. Vous-même remède et romantisme de
toutes celles, esclaves, qu’on a privé d’aimer. Symphonie des tambours d’Afrique.
Fleurs des Antilles, roses de porcelaine, si fragiles dans un monde cassé, vous-même
majestés colorées des magies arc-en-ciel, nature multicolore des nations de gens de
couleurs, vous-même créole fleur d’épopée, vous-même nectar d’oiseaux colibris aux
plumages de fée, dans un monde d’hibiscus rouges couleur de sang.
Fleurs des forêts, orchidées sauvages, senteur boisée, vous-même espoir de
notre désobéissance aux maîtres, fleurs d’ici qui nous ramènent là-bas, dans ses parfums
païens, sauvagement piétinées des pesticides d’ailleurs, vous-mêmes sauvages
empiétant sur les chemins de solitude, vous-même qu’on peut cueillir en allant
croupir dans les champs de cannes à sucre.
Fleurs des merveilles, oiseaux de paradis, enchantement de vos becs qui chantent
les miracles de vivre, vocalisent dans l’alizé des jardins arrangés, et flûte à vent de
parfum parfait des impatientes libertés, prières psalmodiées des luttes de chaînes
brisées de souffrance.
Fleurs de flamboyant, nichées en haut des branches, oranges, carmins, soleil
couchant, couleurs flammes et volcans, dragons des ciels de feu des veilles de
cyclones, vous-mêmes joyaux des soufrières et flammes d’émeutes et de mutinerie,
vous êtes des confettis d’espoir dans un monde aux rêves enterrés et miettes
d’amour pour esclaves interdit d’exister.
Fleurs de coton des branches blessées par les fouets, coton des fibres, coton des filatures
des enfances exploitées, coton des fleurs blanches arrosées du sang des esclaves
noirs épuisé du Code noir, coton des riches, coton des esclaves des rois Louis
luisants des sueurs de Louisiane, qui s’est enrichi du coton d’Amérique ?
L’ultra marin
J’essaie de dormir mais les affaires accroupies dans ma case trop petite
m'empêchent. L’odeur du tabac pris dans les draps, les bananes du chlordécone qui
transpirent leur poison à côté du lit m’empêchent.