DON’T AGONIZE, ORGANIZE

– Florynce Rae Kennedy

 

1.
À la fin de l’année 1945, l’écrivain, philosophe et politologue états-unien Dwight Macdonald a écrit une série de textes sur la responsabilité des citoyens quand il est question de crimes de guerre. Dans quelle mesure, les citoyens allemands et japonais étaient-ils responsables des horreurs que leurs gouvernements ont fait commettre dans les camps ? Dans quelle mesure les citoyens états-uniens et britanniques étaient-ils responsables des épouvantables bombardements de Hiroshima et de Nagasaki ? Macdonald affirmait qu’on n’est pas simplement citoyen d’un pays, sans plus. Certainement dans un État démocratique, ce statut entraîne une responsabilité. En 1967, Noam Chomsky a écrit, en réaction à la guerre du Vietnam, The Responsibility of Intellectuals qui constitue une variante sur les écrits de Macdonald. Lui aussi faisait appel au sens des responsabilités des citoyens pour se révolter contre une pratique indigne d’un pays civilisé. Que dire de la manière dont l’Europe traite aujourd’hui les réfugiés de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et de tant de pays africains ? Toujours plus de citoyens prennent conscience qu’ils ne peuvent pas simplement laisser faire leurs gouvernements et tentent de prendre leurs responsabilités. Pour ne citer qu’un exemple : « la plateforme citoyenne d’hébergement » compte déjà plus de 30 000 membres qui offrent un hébergement au millier de migrants errant dans le parc Maximilien et à la Gare du Nord. Mais certains de nos politiciens ne l’entendent pas de cette oreille et estiment que cela sape l’autorité de l’État. Les citoyens en question ne seraient mus que par leurs émotions, ce qui troublerait leur conception du bien commun.

2.
La part organisée de la société civile qui aspire à la justice sociale est bien mise à mal depuis quelques décennies. L’attaque a été lancée dès les années 80 par les régimes néo-libéraux émergents. Ils visaient en premier lieu les piliers classiques de la société civile. Récemment, s’est ajoutée à cela une nouvelle offensive conservative-populiste au discours toujours plus décomplexé, plus ordurier, sur des certitudes exclusives pour une frange bien spécifique (blanche) de la population. Mais il n’y a pas que le coup de force néo-libéral et populiste qui mène la vie dure aux citoyens à la conscience sociale, la complexité interne de la société civile du XXIe siècle elle-même joue un rôle certainement aussi complexifiant. Les mouvements sociaux mutent à une vitesse vertigineuse et sont moins saisissables. L’engagement du citoyen est plus ciblé, plus limité dans le temps, plus partagé sur bon nombre de questions, plus difficile à circonscrire. Le sociologue polonais Zygmunt Bauman qualifiait ce phénomène de « société liquide ». Cela signifie, entre autres, que les idées et les idéaux s’évaporent facilement.

3.
Comment pouvons-nous, malgré le contexte néo-libéral et conservateur, quand même arriver à mener une action civile significative, inclusive et durable ? Avec Don’t Agonize, Organize!, la philosophe et féministe Rosi Braidotti a écrit un texte enflammé – faisant référence à la militante afro-américaine des droits humains Florynce Rae Kennedy – en réaction à l’élection de Donald Trump. Elle y affirme que répondre par des cris de colère ne suffit pas. « La colère n’est pas un projet en soi ! » Elle plaide pour un regroupement méticuleux des forces émancipatrices autour d’un programme positif et constructif. Elle réprouve la division qui déchire le camp de la justice sociale. La lutte sociale classique doit urgemment rejoindre celle des féministes, du mouvement LGTBQI, des antiracistes et des écologistes. Pas d’alliances hâtives sur base d’un humanisme flou et superficiel, mais une véritable pratique collective qui s’appuie sur une reradicalisation positive et sur ce qui nous relie véritablement. Braidotti pense aussi que cet engagement en tant que citoyens, nous le devons à la démocratie, pas seulement comme chiens de garde, mais comme réel regroupement civil.

4.
Le neuf février de cette année, des agents de la police et du Service public fédéral des Finances ont brutalement fait irruption dans les locaux de notre partenaire, l’organisation socio-artistique Globe Aroma. Sept personnes qui n’étaient pas en possession des papiers adéquats ont été arrêtées ; deux d’entre elles sont toujours confinées au centre fermé de Steenokkerzeel. D’emblée, un mouvement de solidarité a émergé qui a donné lieu à la manifestation One Alarm, Many Voices. Mais il a aussi été reproché aux organisations culturelles d’être entré en action qu’à partir du moment où l’un des leurs a été visé. Or, dans le cadre du Plan Canal du ministre Jambon, de très nombreuses associations du secteur social, socio-culturel et sportif ont été contrôlées au cours de mois passés et ont vécu des scénarios analogues à celui de Globe Aroma. Où était notre solidarité ? Concédé ! Nous étions conscients que si la société civile est très active dans la zone du canal, les liens au-delà des lignes de démarcation sectorielle sont quasi inexistants. Ensemble, nous avons décidé qu’il est temps de se regrouper. Signal Kanal doit être une large plateforme civile qui œuvre pour un autre plan pour la zone du canal : un plan dans lequel un développement social et économique, un vivre ensemble constructif qui repose sur la différence culturelle, une politique positive de la jeunesse et un développement urbain réfléchi offrent une alternative à la politique sécuritaire répressive et irréfléchie. Don’t agonize, organize!

5.
La saison 2018-2019 est coincée entre deux élections : les communales au début du mois d’octobre 2018 et les fédérales, régionales et européennes à la fin du mois de mai 2019. Dans ce contexte, une large plateforme comme Signal Kanal vient à point nommé. Mais cette année d’élections définit aussi à plusieurs moments le contenu de notre programme. C’est certainement le cas du fil rouge de cette saison, À l’authenticité… et au-delà, mais aussi des projets CITY:LAND, ECOPOLIS et MOUSSEM CITIES: DAMASCUS. Plus que jamais auparavant, la saison s’articulera autour de la question du type de société que nous souhaitons. Quel peut être le rôle des artistes et des institutions artistiques dans la recherche de réponses ?

 

Think we must! Let us never cease from thinking – what is this ‘civilization’ in which we find ourselves? – Virginia Woolf (Three Guineas)

 

 

 

 

article references:

Don’t Agonize, Organize: Rosie Braidotti, e-flux conversations, November 2016
Gidsen van de Mensheid: Chris van der Heijden, De Groene Amsterdammer, 8 November 2017