« ICI, DANS MON COIN, C’EST MOI LE ROI. »

Une conversation avec Pepe Elmas Naswa. Cet entretien a pu être réalisé avec l’aide de Michael Disanka, qui a interviewé Pepe Elmas Naswa pour nous à Kinshasa.

 

 

Lors de CONNEXION BXL, Pepe Elmas Naswa présente la première de sa quatrième création. Dans la peau de l’autre met en avant le potentiel d’un groupe « oublié » de jeunes Kinois. « Ils dansent avec inconscience pour surmonter leurs difficultés journalières – mais quel futur leur est réservé ? »

Racontez-nous votre première rencontre avec la danse du serpent ? Était-ce la première fois que vous puisiez votre inspiration dans la rue ?

C’est un long processus qui m’a mené jusqu’à la danse du serpent, mais d’abord il faut commencer par expliquer qui je suis pour démêler tous les contours du projet. Je suis un jeune chorégraphe de Kinshasa qui a – grâce à la Plateforme Contemporaine – un parcours truffé des rencontres avec des dramaturges, des chorégraphes et des metteurs en scène de renommée internationale. Au vu de cela, j’avais envie de faire quelque chose de nouveau avec la danse dite contemporaine, qui serait une découverte pour moi et me permettrait de me libérer du joug de mes aînés et d’enfin trouver ma voix. La rencontre avec la danse du serpent s’est produite dans un bar de mon quartier, Chez Papa Fololo, où le propriétaire a l’habitude de permettre à des jeunes socialement en marge – des voyous, des shegués, des têtes brûlées… – de se produire. Dans ce bar où la bière coule à flots, il y a du boucan et des bagarres y éclatent pour un petit rien. Si tu y vas, tu risques de te faire agresser. Et c’est dans cet univers que j’ai vu pour la première fois des jeunes pleins d’énergie exécuter la danse du serpent.

Comment les jeunes ont-ils réagi à votre demande de vous apprendre cette danse ? Et quelle explication vous ont-ils donnée quant à la signification des mouvements ?

C’était un peu étrange pour moi, parce que je ne me sentais pas exclu de cette danse. Mais je me posais beaucoup de questions sur son origine, sur les attitudes qui en découlaient. C’était quelque chose qu’on ne voyait que là et nulle part ailleurs. Beaucoup de ces jeunes me connaissaient déjà, ce qui a facilité notre rapprochement. Dj Samantha est l’une des figures de proue des jeunes avec qui je travaille. Il a aussi été mon guide et c’est avec lui que j’ai fait le voyage dans un autre univers, qui existe juste à côté du nôtre. Au fur et à mesure, j’ai découvert que c’est une danse qui se développe selon une certaine audace provocatrice. Elle exprime une joie éphémère, comme pour dire : « Pour le moment, je danse et il n’y a plus rien d’autre qui existe, je suis le roi ici et je vous ai tous à l’œil. » Quand je leur ai demandé de me parler de ce qui motive leurs mouvements – parce que c’était chaque fois de nouveaux mouvements –, on me répondait : « Je danse pour montrer que je suis supérieur… » Ou : « Je veux qu’ils sachent que c’est moi le plus fort… »

C’est donc une danse provocatrice qui dit : ici, dans mon coin, c’est moi le roi ! J’imagine que cela reflète aussi la situation que vivent ces jeunes.

Oui, ils se considèrent comme des bébés serpents. Ils ont été obligés de se débrouiller seuls bien trop tôt, parce que délaissés par leurs parents. Donc, ils se retrouvent en marge de la société. Leur simple présence dérange et entre eux, c’est la loi de la jungle. Ils vivent dans une violence constante. On ressent bien l’esprit de lutte dans cette danse qui laisse libre cours à la provocation.

 Comment l’avez-vous traduit dans votre chorégraphie Dans la peau de l’autre ?

Tout d’abord, il me fallait percer l’esprit de cette danse. Comme ils le disent : « Sans esprit, c’est zéro ! » Du coup, je les ai intégrés dans mon processus de création. Ils étaient 18 à participer à une série d’ateliers d’échange avec les danseurs professionnels et amateurs de Kinshasa. À l’issue de ces ateliers, j’avais déjà un peu de matériau et j’ai sélectionné deux des dix-huit jeunes, dont DJ Samantha. Les deux font désormais partie de l’équipe du spectacle. Ensuite, nous avons travaillé à la transformation de ce matériau et cela nous a permis d’aller au-delà de la danse du serpent.

Aller au-delà de cette danse de survie, c’est aussi toucher à d’autres formes de danse de la rue kinoise. Comment vous y êtes-vous pris ?

Mon objectif était de porter à la scène la réalité de ce groupe social laissé pour compte, ignoré. Afin de susciter des questions. Ils dansent avec inconscience pour surmonter leurs difficultés journalières, mais quel futur leur est réservé ? Ont-ils d’ailleurs un futur ? Cela a nécessité une transformation, non seulement du matériau que j’utilisais, mais aussi de ces jeunes délinquants, qu’on appelle Kuluna. Mon spectacle s’inspire de cette frange de la société kinoise, donc il ne fallait surtout pas que cette transformation s’éloigne de l’esprit kinois. Ainsi, je suis passé par d’autres formes d’expression, pour mieux m’approprier la rue kinoise. J’aimerais qu’après avoir assisté à mon spectacle, on regarde ces jeunes autrement, parce qu’ils font partie intégrante de Kinshasa.

Comment pensez-vous changer ce regard, sachant qu’ils sont violents ?

Quand je parle de transformation, cela signifie changer leur position. Ils ont aussi autre chose en eux que la seule violence, ils ont chacun leur talent. Il suffit de les voir exécuter la danse du serpent pour comprendre. Mais la société ne leur a pas permis de se déployer autrement. Mon travail prend tout son sens dès lors que je parviens à conscientiser deux jeunes issus de la délinquance, à leur faire entrevoir et comprendre qu’ils peuvent être plus utiles avec leur danse et leur musique qu’avec des machettes. Je veux qu’ils puissent montrer à la face du monde qu’ils sont capables d’autre chose que de violence.

Y a-t-il certains de ces jeunes en marge qui ont vu votre spectacle ? En avez-vous discuté ? Sinon, avez-vous l’intention de le leur montrer ?

Non, pas encore. Le spectacle sort en décembre aux Kaaistudio’s à Bruxelles. J’espère que la production va prévoir un retour de la danse du serpent là où elle est née.

Vous êtes chorégraphe et danseur. Comment avez-vous commencé à danser ?

Je viens du mouvement hip-hop et j’ai appris à la fois sur le tas et aux côtés de différents chorégraphes, d’Afrique ou d’ailleurs, que j’ai rencontrés au long de mon parcours, notamment Didier Ediho, Faustin Linyekula et bien d’autres. J’ai aussi suivi beaucoup d’ateliers organisés par la Plateforme Contemporaine de Kinshasa. Dans la peau de l’autre est ma quatrième pièce.

J’ai vu que vous présentez Face à Face 2 au festival Masdanza, aux îles Canaries. Cette chorégraphie porte-t-elle des traces de la danse du serpent ?

Peut-être, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle porte mon écriture, c’est-à-dire l’Afro-Street kinoise contemporaine. Dans Face à Face 1, j’ai voulu aller vers le public, jouer dans la rue pour interroger la société kinoise sur le conflit. Les positions sont trop tranchées au sein de la population kinoise. Et puis il y a aussi une énergie contenue, réfrénée, en raison des convenances de notre société. Mais dans Face à Face 2, je replonge dans l’histoire récente du Congo, après les élections présidentielles de 2011, à l’issue desquelles deux figures politiques ont chacune revendiqué la victoire, auxquelles se sont ensuivies deux prestations de serment et des affrontements entre partisans des deux camps. Et à ce jour, nous sommes toujours dans une sorte de cacophonie en RDC.

En décembre, vous présentez Dans la peau de l’autre à Bruxelles, lors du festival Connexion Bxl. Est-ce la première fois que vous présentez votre travail en Belgique ?

Oui. Je pense que ça sera le début d’une nouvelle ère dans ma carrière.

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sa 15.12 - di 16.12.18

Août 2016, une kermesse populaire quelque part à Kinshasa. Le jeune chorégraphe Pepe Elmas Naswa regarde plein d’admiration une danse de serpent exécutée par un groupe d’enfants de la rue et d’enfants de gangs. Ensuite, il les convainc d’apprendre la danse à un groupe de danseurs contemporains lors d’un atelier. Ce fut le point de départ de Dans la peau de l’autre.