Comment prendre soin de chaque individu et en même temps porter le collectif vers quelque chose ?

un entretien avec Aïcha Ouattara, Diane Ntahimpera, Anais Pinay*, Leslie-Yosra Lukamba, Nour Outojane & Mujing Rukambu, par Eva Decaesstecker (Kaaitheater, février 2021)

 

Il y a un an, six femmes et personnes non binaires afro-descendantes se sont réunies pour travailler sur un projet à partir de leur identité commune. Elles ne se connaissent pas, venaient d’horizons différents et travaillaient avec des supports artistiques différents. Aujourd’hui, un an plus tard, elles achèvent leur résidence dans le cadre du programme How to Live and Work Now. Dans cette discussion franche et directe, cinq des six résident·e·s* racontent comment ce projet a pris de l’ampleur et de la profondeur, à mesure que la crise du coronavirus leur laissait de plus en plus de temps. L’accent est mis sur le processus, qui est presque aussi important que le résultat final.

Comment votre collaboration s’est-elle mise en place ?

NOUR OUTOJANE : L’année précédant le début du projet, j’ai réalisé un court-métrage sur l’exotisation que peuvent subir les personnes racisées, et la directrice artistique de Zinnema m’a dit que la thématique de leur prochaine saison serait The Breaking of Norms [la transgression des normes] et que j’étais invité·e à faire un court-métrage similaire au précédent. Très vite, je me suis rendu·e compte que je n’avais pas envie de travailler seul·e, mais que j’avais plutôt envie de confronter mon point de vue à celui d’autres personnes et d’explorer de nouvelles manières de procéder en travaillant de manière collective, coresponsable et interdisciplinaire.
Donc il y a un an, j’ai lancé un appel sur les réseaux sociaux aux femmes et personnes non-binaires et artistes afro-descendant·e·s. Et c’est ainsi que le projet est né. Après, le projet a surtout pris forme une fois que nous nous sommes rencontré·e·s.

LESLIE-YOSRA LUKAMBA : Ce groupe s’est formé à partir de l’appel. Il y avait parmi nous des personnes qui se connaissaient un tout petit peu, mais de manière superficielle. Pour travailler ensemble, il faut s’ouvrir autrement. Très vite, on a dû interagir par Zoom, à cause du coronavirus, ce qui nous limitait dans l’espace de rencontre avec l’autre. Le fait d’être maintenant ensemble dans l’espace durant cette résidence génère une tout autre intimité !

MUJING RUKAMBU : Des énergies ne se partagent pas si facilement à travers des écrans. La résidence nous a vraiment permis de nous découvrir les un·e·s les autres.

Était-ce facile de définir le contenu du projet ?

AÏCHA OUATTARA : D’abord, on a surtout beaucoup discuté. Certains thèmes étaient des moteurs de conversation, mais rien que le fait de choisir ce qu’on appelle aujourd’hui « un espace de non-mixité choisi » a créé l’occasion d’échanger sur plein de choses. Tout à coup, nous avions un espace où on pouvait parler de choses qui ne sont pas si faciles à aborder à l’extérieur. Surtout des choses spécifiques au fait d’être des femmes et des personnes non-binaires afro-descendant·e·s et sur la façon dont on gère ça au quotidien dans nos vies.

LYL : Après, on s’est structuré en organisation de travail. On a également changé plusieurs fois de méthodologie, parce que communiquer par écran interposé n’est pas assez fluide et qu’on voulait mettre les besoins spécifiques du groupe et les besoins individuels au centre de l’attention. Ce n’est que récemment qu’on s’est lancé le défi de présenter chacun·e son projet.

MR : Au tout début, on ne pensait pas que l’impact du coronavirus allait durer si longtemps. Il était prévu qu’il y aurait une présentation au mois de mai. Il y avait donc un programme de réunions et de répétitions. À mesure que les restrictions ont été prolongées, que ce fameux « retour à la normale » s’éloignait de plus en plus, nous avons été obligé·e·s de changer de méthodologie, de lâcher prise et de nous détacher des éléments extérieurs sur lesquels nous n’avions aucun impact. Du jour au lendemain, les règles pouvaient changer. Chaque adaptation a beaucoup influencé le projet.

Je suis curieuse de savoir quelles méthodologies vous avez essayées et utilisées. Pouvez-vous un peu élaborer ?

LYL : On est issu·e·s de réseaux et de mondes un peu différents, mais on se rejoint sur certaines sensibilités. Ce que moi je trouvais hyper-intéressant et puissant, c’est de sortir de ce management hyper-oppressif et dominant du capitalisme. Ce qu’on met en place, c’est quelque chose qui se fait dans le partage, dans la fluidité et dans le collectif – tout en ayant une attention pour une finalité – par le fait de toujours être dans l’observation, dans l’écoute et de nous entendre sur les besoins de chacun·e. C’est un travail sur le lien et le regard auxquels on ne fait plus attention dans le système de travail classique.

AO : Cette recherche et cette tentative de collectivité sont quand même très complexes. On rentre dans un environnement qui nous outille pour ce qu’on appelle « l’intelligence collective » : comment prendre soin de chaque individu et en même temps porter le collectif vers quelque chose ? D’un point de vue méthodologique, il y a quelque chose qui est constamment en train de se réactualiser. Comment parler des choses ? Comment amener le groupe, où chacun·e est très différent·e, vers une création commune ? C’est quelque chose qui évolue sans cesse, qui se déroule, se déplie. À mesure qu’on se connaît mieux, on arrive à organiser collectivement les choses de manière de plus en plus fluide. Chacun·e peut, en fonction de ce qu’il/elle sent, prendre l’initiative. Maintenant, on a besoin de moins de discussions qu’avant pour y arriver. Je trouve ça très passionnant.

NO : On s’est beaucoup servi de techniques qui sont normalement utilisées dans les milieux militants pour pouvoir discuter de manière plus fluide, comme les tours de paroles, les signes de la main, ou faire un « bulletin météo » au début et à la fin de la réunion où chacun·e dit comment il/elle se sent. On choisissait un thème par semaine sur lequel on échangeait et chacun·e travaillait de manière plus ou moins individuelle – ce qui a aussi permis de mettre en avant l’hétérogénéité du groupe et les différentes sensibilités de chacun·e. Puis, une fois par semaine, on se retrouvait pour une mise en commun. On a eu le thème des masques, d’un point de vue littéral et métaphorique, et un atelier de création de masques dont le but était de court-circuiter l’assignation qui se pose habituellement sur nos corps d’Afro-descendant·e·s. On a aussi évoqué des thèmes comme les bulles, l’isolement, la transmission, et d’autres.

Est-ce que le projet vous avez aussi aidé·e·s à traverser les périodes de confinement ?

AO : Ça a été une manière d’approfondir. S’il n’y avait pas eu le coronavirus, on aurait dû passer très vite au stade de la création. Cette élasticité du temps à cause du coronavirus nous a permis d’avoir un plus long processus de transformation, individuellement et collectivement. On a pu prendre le temps de lire ou de regarder les choses qu’on s’envoyait les un·e·s les autres. Et surtout de prendre chacun·e individuellement le temps de réfléchir à la question « comment je me situe dans mon expérience de vie par rapport au fait d’être une personne afro-descendante ? » et de le décrire. Comment je me définis ? Quel est mon questionnement ? Qu’est-ce que je cherche ? Et ça m’a permis de me plonger dans une matière, dans le terreau de chacun·e et de le partager.

DIANE NTAHIMPERA : Moi aussi, ça m’a permis de donner une structure à ce temps élastique, qui s’est étiré sur des semaines et des semaines. Les ateliers d’écriture et la création de masques, par exemple, permettaient d’avoir de petits repères dans mon emploi du temps, et aussi de savoir que je suis engagé·e dans ce processus, que je ne suis pas seul·e – les autres sont aussi en train de travailler sur des textes ou des masques.

J’ai l’impression que c’est surtout le processus qui est important, plutôt que le résultat. Est-ce correct ? Comment le processus et le résultat se rapportent-ils l’un à l’autre ?

MR : Pour moi, c’est les deux. En effet, le temps qui se rallonge et ce moment de présentation toujours repoussé nous ont permis de nous rendre compte de l’immense importance du processus. Personnellement, je ne sais pas si ce qui est advenu du projet d’aujourd’hui aurait vraiment été pareil si le programme était resté en place pour le mois de mai. Nous sommes des personnes afro-descendantes, mais nous avons tout·e·s des trajectoires différentes, nous venons de milieux différents, nous sommes professionnellement actif·ve·s dans des domaines assez différents. Tout ce travail d’approfondissement, de questionnement, de rapport à l’altérité a beaucoup nourri la réflexion et le processus. L’envie de présenter les fruits de ce processus au public est devenue très forte. Comme le projet est vraiment chargé de toute cette richesse, j’ai vraiment envie que la présentation arrive à un moment donné. Là, on est déjà sorti·e·s des réunions Zoom et on est en résidence au Kaaitheater. Maintenant, il faut pouvoir transformer la salle de répétition en une salle de spectacle !

Vous ne travaillez pas que sur le projet lui-même, mais aussi sur un moyen de le partager : par le biais d’une plateforme numérique. Pouvez-vous en dire quelques mots ?

NO : Le but, c’est de pouvoir partager les résultats de tout ce processus dans lequel nous sommes embarqué·e·s : des textes, des photos, des vidéos… On veut dépasser l’état d’attente dans lequel on se trouve et créer une plateforme qui soit ouverte à d’autres femmes et personnes trans afro-descendantes pour qu’ils/elles puissent aussi partager leurs propres créations. À travers ces partages, des collaborations transfrontalières pourraient se créer. Ce serait intéressant d’avoir cet espace de partage virtuel et de trouver les moyens de rémunérer symboliquement les personnes, surtout dans les temps de précarité que nous traversons en ce moment.

Dimanche vous sortez d’ici, après avoir collaboré physiquement et collectivement pendant deux semaines. Qu’emportez-vous personnellement de cette résidence ?

AO : Ce que j’emporterai avec moi, c’est d’avoir beaucoup plus confiance en moi. C’est ma première expérience de résidence et j’étais assez stressé·e au début. Je me suis rendu·e compte que je peux vraiment, dès le départ, avoir beaucoup plus confiance en ce que le processus va générer. Ça laisse de l’espace pour que des choses se produisent. La première semaine, on a créé plein de choses, ça partait un peu dans tous les sens, mais après, tout ce qu’on faisait se passait de manière hypernaturelle. Je suis surpris·e à quel point on est arrivé à déployer notre projet.

LYL : Moi, je pourrais dire que tout ce qui s’est passé ici a vraiment eu l’effet d’un médicament pour mon corps et pour mon âme. Pendant toute l’année, je me suis cassé la tête en me disant « je ne ferai pas ça et il ne faut pas croire que je vais faire ça ! » et puis, finalement, j’ai tout fait. J’ai tout testé, tout essayé ! J’ai appris à mieux me connaître, moi-même et mes limites, et à plus m’ouvrir aux autres et à persévérer. Je suis partant·e pour la suite.
Après, j’ai aussi été surpris·e par la bienveillance du Kaaitheater, parce que nous sommes quand même pas mal confronté·e·s aux institutions et ce qui m’a particulièrement touché·e ici, ce sont les interactions avec le personnel. En tant qu’institution, le Kaaitheater est vraiment respectueux dans sa façon d’aborder l’altérité, de s’adresser à l’autre. Je me suis vraiment senti·e respecté·e du début à la fin. C’est la première fois pour moi.

MR : J’ai l’habitude de travailler en collectif, mais des collectifs dont les objectifs sont ce qu’il y a de plus important. Que ce soit de la gestion de projets ou du sport de haut niveau : l’objectif, c’est de gagner. Donc, il n’y avait jamais ce côté explorateur, que ce soit sur le plan des émotions ou de la recherche. Dans ce projet-ci, on touche à différents sujets et à différentes formes à partir d’angles différents. C’est comme un diamant qu’on est en train de tailler et chaque facette me fait découvrir de nouvelles choses. Je suis quelqu’un qui crée beaucoup, mais qui ne partage pas forcément et en ce sens, le projet et surtout la résidence étaient de beaux défis pour moi : partager mes créations avec les autres.

DN : Ce que j’ai appris pendant cette résidence, c’est de prendre ma place et puis à prendre de la distance. Laisser vivre et observer la création est aussi riche que de créer soi-même. Moi aussi je crée beaucoup, mais ça reste un travail qui est très focalisé sur moi-même. Ici, j’ai découvert les dynamiques d’une création collective et je les trouve magnifiques. Avoir différentes distances de la création, avoir différents points de vue. Parfois, j’ai eu cinq points de vue différents en une seule journée : de hyperproche, parce que nous nous filmions, jusqu’à des points de vue très éloignés en tant qu’observatrice.

NO : J’ai du mal à répondre à la question parce que j’assimile beaucoup mes émotions en écrivant et j’ai l’impression que ces deux semaines, je ne les ai pas encore digérées. Par contre, une chose qui est très importante pour moi, c’est de me rendre compte que ce genre d’espaces peuvent être plus accessibles que l’on ne le pense. Je crois que du fait de ne pas avoir fait d’études artistiques, de ne pas faire partie de ce milieu de manière conventionnelle et de ne pas en maîtriser tous les codes, j’ai même osé plus que les personnes qui font partie de la scène artistique.

AO : La légitimité est un aspect qui revient dans tous les domaines de la vie d’une femme ou d’une personne non-binaire afro-descendant·e. Pas seulement artistiquement, mais aussi dans la vie de tous les jours. Dès qu’il y avait quelque chose qui nous tenait à cœur, dont on trouvait que ça méritait un espace, et qui était confirmé par le fait d’avoir obtenu une résidence, cela renforçait le sentiment de légitimité chez nous. Même sans formation artistique, on a de toute manière la légitimité d’être dans des processus créatifs vis-à-vis d’où on vient et du fait que chacun·e utilise son expérience de vie à sa façon singulière. Se rendre compte que ça suffit en fait pour avoir la légitimité de parler de quelque chose, ça fait du bien.

 

* Anaïs Pinay était malheureusement absent.